Vauban n'aurait pas souscrit d'assurance
Dans quatre jours, des milliers d'enfants franchiront le portail d'un collège dont les adultes n'ont plus de messagerie. En 1694, Dieppe brûlait derrière des remparts intacts. Ce n'est pas la même histoire. C'est exactement la même leçon.
Vauban n'aurait pas souscrit d'assurance
IA & Disruption·Dieppe, le 26 août 2026·Valéry Jimonet
Dans quatre jours, des milliers d'enfants franchiront le portail d'un collège dont les adultes n'ont plus de messagerie. En 1694, Dieppe brûlait derrière des remparts intacts. Ce n'est pas la même histoire. C'est exactement la même leçon.
Une rentrée sans boîte aux lettres
Commençons par les faits, puisque c'est la mode de s'en dispenser. Depuis le 19 août, l'académie de Toulouse a suspendu l'accès à l'ensemble de ses systèmes d'information : applications métiers, messagerie, site internet.1 Les syndicats parlent d'un « black-out ».2 Éditer une liste de classe redevient un travail de scribe. Un parent qui veut joindre un professeur n'a plus de canal. Certains personnels s'inquiètent, à juste titre, pour leur paie. À Nantes comme ailleurs, des principaux ont découvert en rentrant de congés qu'ils n'avaient accès ni à leur courrier ni à leurs outils de gestion.3
À l'origine, une intrusion dans la nuit du 25 juillet 2026 dans le système d'information dédié à la formation des personnels. Point d'entrée : un compte professionnel usurpé.4 Un seul. Et derrière ce seul compte, potentiellement, les données d'identité de tous les agents ayant exercé en académie depuis 2001. C'est le troisième incident de l'année pour le ministère, après le portail RH Compas en mars — 243 000 agents et stagiaires exposés — et ÉduConnect en avril, qui visait cette fois les élèves.5
Trois fois en un an. Sur la même maison. Et le ministre d'assurer que la rentrée se tiendra normalement. Sans doute. Les enfants entreront, les cours auront lieu. Mais quelque chose s'est déjà passé, que personne ne verra le jour de la rentrée.
Dieppe, 22 juillet 1694 : les remparts n'ont servi à rien
Je suis Normand, et j'ai grandi devant ces falaises que je regarde s'effondrer millimètre par millimètre. J'aime aussi l'histoire de ma ville, parce qu'elle a déjà tout raconté.
Dieppe, au XVIe siècle, c'est le premier port de Normandie. Les nefs de Jehan Ango, le Brésil, l'Afrique, les côtes du Massachusetts. Une richesse insolente. Et des corsaires si efficaces que, en représailles, une flotte anglo-hollandaise vient se poster devant la ville les 22 et 23 juillet 1694.6
Or Dieppe avait des remparts. Le château sur la falaise, les tours, les portes, les murailles : tout était là, entretenu, respectable, terriblement rassurant. Et parfaitement inutile. Car l'ennemi n'a pas attaqué le mur. Il a mouillé au large avec des galiotes à bombes — une arme neuve — et il a tiré par-dessus. L'incendie a fait le reste. La ville a brûlé presque entièrement. Le port ruiné, la flotte anéantie, et Dieppe réduite pour longtemps au rang de simple port de pêche.7
Voilà la première leçon, et elle est dure : un rempart ne protège que de l'attaque d'hier. On peut avoir dépensé des fortunes, avoir la conscience tranquille, avoir « fait ce qu'il fallait » — et brûler quand même, parce que l'assaillant a changé de trajectoire pendant qu'on épaississait la pierre.
Ce que Vauban a réellement fait
C'est ici que l'histoire devient intéressante. Après le désastre, on aurait pu construire un mur plus haut. On aurait pu déménager la ville à l'abri, dans la prairie de Bouteilles — le projet a existé, il a été abandonné. Vauban, lui, fait autre chose. Il dresse un Plan corrigé des rues de Dieppe, et confie à l'ingénieur Antoine de Ventabren une reconstruction qui durera de 1694 à 1720.8
Ce qu'ils imposent alors n'est pas une fortification. C'est l'un des tout premiers règlements d'urbanisme français.9 Des rues rectilignes et larges. Des matériaux qui ne prennent pas feu : la brique et la pierre à la place du pan de bois. Des alignements contraignants pour les habitants, qui ont d'ailleurs beaucoup râlé. Bref : la sécurité n'est plus un mur que l'on ajoute autour, elle devient une règle de construction que l'on met dedans.
Et le résultat, vous l'avez sous les yeux quand vous marchez rue de la Barre ou place du Puits-Salé : ce Dieppe classique, ces façades sages, ce plan lisible, ce joyau. Il n'est pas né de la peur. Il est né d'une refonte du plan. Vauban n'a pas acheté une garantie contre l'incendie. Il a rendu la ville difficile à brûler.
Et nous, dans nos boutiques ?
Parce que la tentation, aujourd'hui, c'est le mur. Et il y a beaucoup de monde pour nous le vendre.
Regardons les chiffres, ils sont têtus. En 2025, Cybermalveillance.gouv.fr a assisté plus de 500 000 victimes, en hausse de 20 % sur un an — et, chez les entreprises et associations, +73 % de demandes d'assistance.10 La première menace pour nos structures n'est ni exotique ni géopolitique : c'est le piratage de compte (21 % des dossiers, +52 %), devant l'hameçonnage (16 %) et le faux ordre de virement (13,5 %).11 Autrement dit : comme au ministère, on n'enfonce pas la porte. On se fait ouvrir.
Alors le téléphone sonne. Tous les jours. Un « conseiller », un « audit gratuit », une « obligation NIS 2 », une offre à signer avant vendredi. Et pendant ce temps, l'usurpation de numéro de téléphone bondit de 517 % en un an et l'arnaque au faux support technique repart de plus belle (+39 %).12 Mesurez l'ironie : celui qui vous vend le rempart et celui qui vous attaque emploient désormais le même canal, le même ton pressant, la même autorité de façade. Le dirigeant de TPE, lui, doit trancher en quarante secondes, entre deux clients, sur son portable.
L'assurance est-elle un rempart ? Je pose la question
Le marché, lui, a compris l'aubaine. Les assureurs déploient des produits cyber à grande vitesse, et la sinistralité suit : en France, 83,2 M€ indemnisés pour 1 251 dossiers en 2025, contre 54,5 M€ pour 448 dossiers un an plus tôt.13 Personne ne peut prétendre que le besoin n'existe pas.
Mais lisons les contrats plutôt que les plaquettes. La loi LOPMI conditionne l'indemnisation à un dépôt de plainte dans les 72 heures suivant la connaissance du sinistre.14 La plupart des polices exigent des sauvegardes régulières et vérifiées pour couvrir la reconstitution des données. Les questionnaires de souscription deviennent des audits déguisés, les franchises montent, les exclusions se multiplient. Un contrat dont on ne respecte pas les conditions est le plus cher de tous.
Je ne dis pas que l'assurance est inutile. Je dis qu'elle ne protège rien : elle rembourse, sous conditions, après. C'est un instrument de transfert de risque financier, pas une défense. Confondre les deux, c'est confondre le rempart de Vauban avec l'indemnité d'incendie. Et surtout : elle ne rachète ni la confiance des clients, ni les quinze jours d'arrêt, ni la liste de vos élèves partie sur un forum. Là où le vrai sujet est la confiance, on nous vend une créance.
Le vrai rempart a dix-huit ans
Alors quoi ? Alors la même chose que Vauban : changer le plan. Et pour changer le plan, il faut des gens qui n'ont pas dessiné l'ancien.
J'écris depuis dix ans que le mentorat s'est inversé : pour la première fois depuis l'origine de l'humanité, le plus jeune est en mesure d'apprendre quelque chose au plus vieux. Je l'ai écrit pour l'illectronisme et pour nos aînés. Je le réécris ce matin pour nos entreprises, parce que nos entreprises vieillissent — et qu'une pyramide où le savoir descend d'en haut est précisément le plan de ville qui a brûlé en 1694.
Un jeune de vingt ans ne vous vendra pas un antivirus premium. Il vous dira des choses beaucoup plus dérangeantes, et beaucoup moins chères :
— Que vos sauvegardes ne valent rien tant que personne n'a essayé de les restaurer — et il le fera devant vous, un vendredi après-midi.
— Qu'une double authentification sur la messagerie du dirigeant arrête aujourd'hui plus d'attaques que n'importe quelle ligne de votre budget informatique.
— Qu'une copie hors ligne, physique, débranchée, posée dans un coffre à trois kilomètres de vos locaux, est un rempart réel.
— Que l'hébergement de proximité existe : des données qui restent chez nous, sur un serveur dont on connaît l'adresse et le nom du technicien, plutôt qu'un « cloud » dont on ignore la juridiction.
— Qu'il faut raccrocher. Simplement raccrocher. Et rappeler soi-même, sur un numéro que l'on a vérifié.
Rien de tout cela ne s'achète. Tout cela s'intègre. Un apprenti, un stagiaire, un alternant à qui l'on confie — vraiment — la responsabilité du numérique de la boutique. Un jeune qui devient le tuteur de son patron. C'est gratuit ou presque, c'est immédiat, et cela produit au passage ce dont nous manquons le plus : de la fierté chez celui qui apprend, et de l'humilité chez celui qui dirige.
C'est exactement ce que nous préparons à Arques-la-Bataille, dans les briques de la friche Carnot, avec le campus Pro-Agora : un lieu où l'on ne vend pas des remparts, où l'on forme des bâtisseurs. La Viscose a habillé la France ; le même bâtiment peut protéger ses données.
Des zones de non-droit naîtra le droit
En 2017, j'écrivais que la toile était une zone de non-droit — et que, toujours, des zones de non-droit est né le droit. Je n'en ai pas changé d'avis, j'y ajoute une précision : ce droit-là ne descendra pas d'un décret, et il ne s'achètera pas non plus sous forme de police d'assurance. Il naîtra de l'usage. Il naîtra de ceux qui comprennent le numérique de l'intérieur, parce qu'ils y sont nés, et qui inventeront les règles de construction du siècle — comme Ventabren imposait la brique à des Dieppois furieux qui voulaient reconstruire en bois, comme avant.
Une académie entière a passé sa fin d'août à recopier des listes de classe à la main. Ce n'est pas une panne. C'est un signal. Il nous dit que nous avons bâti nos organisations sur une dépendance totale à des outils dont nous n'avons jamais imaginé l'absence, et sans le moindre plan B.15 Il nous dit que le mur ne suffit plus.
Mon optimisme, force vive de mon quotidien, me souffle que c'est une excellente nouvelle. Parce que Dieppe brûlée est devenue Dieppe reconstruite, plus belle, plus lisible, plus solide — et que ce n'est pas la peur qui l'a fait, c'est un plan neuf.
Alors ouvrez la porte de votre boutique à la jeunesse. Confiez-lui les clés numériques. Et pour le reste, vous connaissez ma position : désobéissez.
Valéry Jimonet
Sources
1. France 3 Occitanie, « Cyberattaque : la situation est chaotique… l'académie de Toulouse paralysée à une semaine de la rentrée », 25 août 2026. https://france3-regions.franceinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/cyberattaque-la-situation-est-chaotique-messageries-coupees-parents-sans-infos-rentree-menacee-l-academie-de-toulouse-paralysee-a-une-semaine-de-la-rentree-3406070.html
2. Le Journal Toulousain, « Black-out dans l'académie de Toulouse : la cyberattaque menace-t-elle la rentrée ? » (communiqué du rectorat du 19 août 2026). https://www.lejournaltoulousain.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/black-out-academie-toulouse-cyberattaque-menace-t-elle-rentree-395391/
3. AMRAE, étude LUCY « Lumière sur la cyberassurance », édition 2026 (données 2025). https://www.amrae.fr/publications/etudes
4. Loi n° 2023-22 du 24 janvier 2023 (LOPMI), art. L. 12-10-1 du code des assurances : plainte sous 72 heures. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000047046768




