Et si tout partait de la confiance ?
Il y a des mots qu'on croit décoratifs. La confiance est de ceux-là — on la salue, puis on revient aux choses sérieuses. Et si l'on s'était trompé d'ordre ? Et si, dans un territoire qui mute comme le nôtre, la confiance était moins un supplément d'âme qu'une infrastructure invisible, celle sans laquelle rien ne tient debout ?
La confiance, ou comment un territoire se remet à croire en lui-même
Petite archéologie d'un mot, et grand chantier d'un territoire
Il y a des mots qu'on croit décoratifs. On les pose au bout des discours, pour faire sérieux ou pour faire chaud. La confiance est de ceux-là. Et si l'on s'était trompé d'ordre ? Et si, dans un territoire qui mute comme le nôtre, la confiance n'était pas l'ornement, mais l'infrastructure — celle sans laquelle rien ne tient debout ?
Michel Serres avait cette habitude délicieuse : quand un mot l'arrêtait, il l'ouvrait. Il cassait la coque pour voir l'amande. Car les mots sont des coffres, et nos ancêtres y ont rangé, à notre insu, presque tout ce qu'ils savaient du monde. Faisons-lui crédit de la méthode, et ouvrons celui-ci : confiance.
Ce que cachait l'amande
Vous entendez d'abord le con-, le cum latin : avec. Déjà presque tout est dit. Il n'existe pas de confiance en solitaire ; c'est un mot qui se conjugue à plusieurs, un avec devenu substantif. Puis vient la racine, l'ancienne, la belle : fides. La foi — mais pas seulement celle des églises. Chez les Romains, la fides désignait la promesse faite, le respect de la parole donnée, la loyauté. C'était même une déesse, qu'on figurait par une main droite tendue. Deux mains qui se serrent, et voilà la cité qui tient.
Mais le meilleur est dessous. Suivez cette fides à travers les siècles, et regardez la famille qu'elle engendre. Elle donne fidèle, évidemment. Elle donne crédit — et le billet de banque dans votre poche, cette monnaie qu'on dit fiduciaire, n'est qu'un morceau de papier auquel nous avons tous, ensemble, décidé de faire confiance. Toute l'économie tient sur ce fil. Elle donne défi aussi, son exact contraire, car défier quelqu'un, c'est lui retirer sa foi. Et puis elle donne ce mot que personne n'attend dans une réunion d'entrepreneurs, et qui est pourtant le plus tendre de tous : fiancé.
Le fiancé, la fiancée, c'est très exactement celui ou celle à qui l'on a donné sa fiance — ce vieux mot français pour la confiance. On se fiance avant de se marier : on s'engage par la parole avant le contrat. Et si c'était précisément ce qu'on devrait faire avec un territoire ? Se fiancer avec lui.
Voilà ce que les Anciens avaient rangé dans le coffre : faire confiance, c'est remettre à quelqu'un quelque chose de précieux en s'abandonnant à sa bonne foi. On confie. La même racine fait confier, confiance et confidence — confier un secret, confier une mission, confier un territoire à ceux qui l'habitent. Toujours le même geste : déposer ce qui compte entre des mains qui ne sont pas les siennes.
L'infrastructure invisible
Le mot ouvert, la question change de visage. La confiance n'est pas un ornement qu'on ajoute à l'économie quand on a fini de compter. C'est l'infrastructure invisible, le avec sans lequel rien ne tient. Retirez-la, et le contrat redevient suspicion ; l'embauche redevient un pari qu'on blinde de clauses ; le territoire redevient juxtaposition d'égoïsmes qui se défient — qui se dé-fient, encore la même racine, mais retournée comme un gant. Remettez-la au centre, et soudain tout circule : les compétences, les idées, les capitaux, les gens.
Dieppe, ou la mutation comme naissance
Notre territoire se transforme. Penly, l'EPR2, le grand chantier qui s'annonce, les savoir-faire qui basculent d'une génération à l'autre, les métiers d'hier qui deviennent ceux de demain. Devant pareil mouvement, on pourrait avoir peur. La mutation fait toujours peur, parce qu'elle ressemble d'abord à une perte avant de se révéler comme une naissance.
Mais regardez la falaise de Dieppe. Elle recule de quelques centimètres chaque année, grignotée par la mer, et pourtant la ville est toujours là, debout, recommencée. Voilà l'image juste d'un territoire vivant : non pas un décor figé qu'on protégerait sous cloche, mais un héritage qui ne cesse de renaître. Territoire, héritage, mutation, renaissance — ces quatre mots ne décrivent pas quatre choses, mais un seul et même mouvement : celui d'un lieu qui transmet en se transformant.
Qui incarne la transformation ?
Dans cette renaissance, qui agit vraiment ? Le politique soutient, accompagne, autorise, parfois finance— son rôle est réel, je ne le minore pas. Mais ce sont les entreprises qui incarnent. Qui transforment une décision en chantier, un chantier en emplois, des emplois en savoir-faire, un savoir-faire transmis en avenir. L'entreprise est ce lieu singulier où l'abstraction devient concrète, où le territoire passe du discours au réel. Elle ne se contente pas d'accompagner la mutation : elle la rend possible, la concrétise, l'ancre dans le sol.
Le mouton à cinq pattes, ou le contraire de la confiance
Reste à comprendre pourquoi nous l'avons tant oubliée. Nous vivons dans un monde qui veut s'imposer plutôt que con-struire — bâtir avec, encore ce cum. Un monde qui cherche partout le mouton à cinq pattes, le profil idéal qui n'existe pas, et qui, à force de courir après la perfection, passe à côté des femmes et des hommes réels.
Or la confiance est l'exact inverse de cette quête. Faire confiance, ce n'est pas dénicher l'être parfait. C'est, comme les Romains qui se serraient la main droite, parier sur le potentiel d'un être imparfait — et, par ce pari même, l'aider à grandir. La confiance ne récompense pas une excellence déjà là : elle la fait advenir. Elle ne constate pas. Elle crée.
Une entreprise qui remet la fides au cœur de ses décisions ne devient pas naïve. Elle devient féconde. Elle cesse de recruter des CV pour accueillir des trajectoires. Elle cesse de surveiller pour responsabiliser. Elle cesse de s'imposer au territoire pour se fiancer avec lui. Et de main tendue en main tendue, c'est tout l'écosystème qui change de température.
Au commencement, et non à la fin
Alors où placer la confiance ? Non pas à la fin, comme une récompense qu'on accorderait aux méritants une fois leurs preuves faites. Mais au commencement, comme un pari fondateur. Le pari que ce territoire, ses jeunes, ses entreprises, ses savoir-faire, valent qu'on leur fasse crédit — au sens propre comme au figuré, car crédit et croire sont, vous l'avez deviné, le même mot.
Dieppe est un laboratoire formidable pour cela : un territoire qui hérite, qui mute, qui renaît, et qui a tout pour faire de la confiance non pas un slogan, mais une méthode. À nous, acteurs économiques, de ne pas attendre que la confiance nous soit donnée. À nous d'être les premiers à la tendre, cette main droite.
Et si, vraiment, tout partait de là ?
Note sur le mot
Confiance vient du latin confidentia, dérivé de confidere (cum, « avec » + fidere, « se fier »), lui-même issu de la fides latine — foi, parole donnée, loyauté. De cette même racine descendent fidèle, crédit, fiduciaire, fiancé, confidence et, par retournement, défi et méfiance.
La Toile de Valéry — Pensez différemment




