La roue tourne : 40 ans après, le territoire dieppois remet le couvert
La renaissance du nucléaire en France, sous le pavillon de l’indépendance énergétique, est une véritable aubaine. À nous, entrepreneurs normands, de saisir notre chance.
La roue tourne : 40 ans après, le territoire dieppois
remet le couvert
Jeudi dernier, j’ai organisé avec les équipes d’EDF une visite du grand chantier de Penly avec
vingt-cinq entrepreneurs normands. Et je peux vous le dire : on a beau lire les chiffres, regarder les
plans, écouter les présentations… nul ne peut comprendre l’énormité de ce qui se joue là sans en avoir
fait le constat en réel. Tous sont repartis ébahis devant l’ampleur du chantier. Tous ont enfin compris —
vraiment compris — l’importance de ce qui se construit à quinze kilomètres de Dieppe. La falaise qu’on
remodèle, la plateforme qu’on gagne sur la mer, ces milliers d’hommes et de femmes déjà à l’œuvre : il
faut le voir pour le croire.
Et en redescendant de cette falaise, une évidence m’a saisi. Ce territoire a déjà vécu cela. Il y a quarante
ans, presque jour pour jour.
Penly 1 et 2 : ce que le territoire a déjà vécu
Reprenons l’histoire. La construction des deux premiers réacteurs de Penly démarre en 1982 pour la
tranche 1, en 1984 pour la tranche 2. EDF est autorisée à les exploiter à partir de 1990 et 1992. Deux
réacteurs à eau pressurisée de 1 330 MW chacun, posés sur 230 hectares dont 70 gagnés sur la Manche
[1]. Aujourd’hui encore, ces deux unités produisent près de 17 TWh par an, soit environ 5 % de
l’électricité française [2]
.
Mais les mégawatts ne disent rien de ce qui nous intéresse vraiment, nous qui faisons vivre ce territoire.
Ce qui compte, c’est l’empreinte laissée sur les hommes, sur les communes, sur l’économie locale. Et là,
les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Un village qui double de taille
Prenez Saint-Martin-en-Campagne, la commune qui accueille la centrale. En 1975, elle comptait 562
habitants. En 1982, ils étaient 833. En 1990, à la mise en service du premier réacteur, 1 104 [3]. Le
village a quasiment doublé en quinze ans, au rythme exact du chantier — une croissance de près de 6 %
par an. Puis, le chantier terminé, la courbe s’est doucement retournée. C’est la signature même d’un
grand chantier : il gonfle un territoire, puis l’emploi de construction cède la place à l’emploi
d’exploitation, plus stable mais moins nombreux. Une leçon à méditer pour demain.
Une manne fiscale qui irrigue les collectivités
Venons-en à l’argent public, celui qui construit les écoles, les routes, les salles des fêtes. En 1991, la
taxe professionnelle versée par l’exploitant de Penly aux collectivités locales s’élevait à 91 millions de
francs. Avec la mise en service de la deuxième tranche en 1992, ce montant devait grimper à environ
180 millions de francs dès 1993 [4]. Quasiment un doublement en deux ans. Voilà ce qu’une centrale
apporte, concrètement, aux finances d’un territoire rural.
Une centrale qui a fait naître un territoireMais le plus fort n’est pas là. Le plus fort, c’est que la centrale n’a pas seulement financé le territoire :
elle l’a structuré. Un SIVOM est créé dès 1978 pour préparer l’arrivée de la centrale, transformé en
district en 1982, puis en communauté de communes du Petit-Caux. L’histoire de cette
intercommunalité, dit l’institution elle-même, est étroitement liée à l’implantation de Penly [5]. Et cet
ancrage a produit une collectivité hors norme, avec un coefficient d’intégration fiscale de près de 75 %
là où la moyenne nationale tourne autour de 30 %. Autrement dit : l’atome n’a pas seulement rempli les
caisses, il a fait exister une entité politique qui n’existait pas.
Quarante ans plus tard, l’empreinte est toujours là. La centrale affiche une masse salariale de 62 millions
d’euros et fait vivre des centaines de familles ; ses salariés, actifs comme retraités, irriguent le tissu
associatif, sportif et culturel de tout le secteur [6]. Un enracinement qui a traversé les décennies.
Demain : un chantier d’une tout autre ampleur
Si le passé éclaire à ce point, c’est qu’il nous prépare à mesurer ce qui arrive. Et ce qui arrive est sans
commune mesure.
Là où le chantier des années 80 a fait doubler un village, celui des EPR2 attend plus de 8 000 salariés
au pic de son activité, en 2029, mobilisant plus de 110 corps de métiers [7]. La construction durera une
dizaine d’années, pour une première mise en service à l’horizon 2038, et la décision finale
d’investissement est attendue d’ici fin 2026 [8]. À l’échelle du programme national des six réacteurs, on
parle de 30 000 emplois pendant la construction et de près de 10 000 emplois par an sur soixante ans
d’exploitation [9]
.
Et les retombées ne sont pas une promesse lointaine : elles ont déjà commencé. Entre 2020 et 2025, le
projet a généré 97,8 millions d’euros de retombées pour les entreprises normandes. Sur le millier de
salariés déjà présents, plus de la moitié sont issus de l’emploi local, et près des trois quarts des appels
d’offres de 2025 ont été remportés par des entreprises locales [10]. C’est précisément ce que sont venus
toucher du doigt les vingt-cinq entrepreneurs de jeudi.
Une différence majeure avec hier : un territoire qui s’est organisé
Voilà le point que je veux marteler, car il change tout. Il y a quarante ans, le territoire a subi le chantier
autant qu’il en a profité. Une seule petite commune en première ligne, des collectivités qui ont parfois
dû s’endetter pour accueillir le chantier avant d’en percevoir les fruits — au point que le fonds
départemental de péréquation a dû être mobilisé pour les soulager [4]. On accueillait l’atome ; on ne le
pilotait pas.
Aujourd’hui, la donne est radicalement différente. Le territoire s’est doté d’un Pôle d’Équilibre
Territorial et Rural — Dieppe Pays Normand — qui fédère trois intercommunalités, près de 110 000
habitants et 119 communes sur un même projet de cohérence [11]. Et autour du chantier lui-même, ce
sont quatre intercommunalités qui avancent désormais main dans la main : l’Agglomération
Dieppe-Maritime, Terroir de Caux, les Villes Sœurs et les Falaises du Talou [12]
.
Cette structuration n’est pas un détail administratif. C’est la différence entre subir et conduire. Le label
« Grand Chantier », obtenu en 2023, place autour de la même table l’État, la Région, le Département,
les collectivités, la CCI, France Travail, les clusters industriels et les syndicats [7]. Des plateformes de
formation ont ouvert à Dieppe et alentour pour qualifier nos jeunes aux métiers du chantier. L’État amobilisé 5 millions d’euros pour le logement sur Dieppe et son intercommunalité [8]. Cette fois, le
territoire ne se contente pas d’ouvrir ses portes : il prépare ses hommes, ses logements, ses entreprises. Il
joue collectif.
À nous de jouer
Alors disons-le simplement. La France traverse, une fois de plus, une période économiquement difficile.
Et au beau milieu de cette grisaille, le pays dieppois a une chance insolente : celle d’accueillir l’un des
plus grands chantiers industriels d’Europe, adossé à la souveraineté énergétique de la nation. Il y a
quarante ans, ce territoire meurtri par les crises avait trouvé dans l’atome une bouffée d’oxygène [13]
.
L’histoire nous tend la même main, en plus grand encore.
La roue tourne. Et elle tourne dans notre sens. Mais une opportunité ne se contente pas d’être belle : elle
se saisit. À nous, entrepreneurs normands, élus, formateurs, citoyens, de l’accompagner, de nous y
inscrire, d’y inscrire nos enfants. Ce que nos aînés ont bâti il y a quarante ans nous fait vivre encore
aujourd’hui. À nous, maintenant, de bâtir pour les quarante prochaines.
Valery Jimonet
Sources
[1] Wikipédia — Centrale nucléaire de Penly : https://fr.wikipedia.org/wiki/Centrale_nucl%C3%A9aire_de_Penly
[2] La Gazette France — Penly : le chantier des EPR2 s’accélère :
https://www.lagazettefrance.fr/article/penly-le-chantier-des-epr2-s-accelere-et-mobilise-tout-le-bassin-normand
[3] INSEE / EHESS, via Wikipédia — Saint-Martin-en-Campagne : https://en.wikipedia.org/wiki/Saint-Martin-en-Campagne
[4] Sénat — Réponse ministérielle, question écrite, 1992 : http://www.senat.fr/questions/base/1992/qSEQ920721994.html
[5] Wikipédia — Communauté de communes du Petit Caux :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Communaut%C3%A9_de_communes_du_Petit_Caux
[6] Dossier de presse EDF Penly, 2016 : https://www.edf.fr/sites/default/files/contrib/groupe-edf/producteur-industriel/carte-des-impla
ntations/centrale-penly/actualites/dossier_de_presse_penly_2016.pdf
[7] Choisir la Normandie — EPR2 Penly : l’emploi et la formation :
https://www.choisirlanormandie.fr/epr2-penly-emploi-formation-enjeux-chantier/
[8] Bilan inter-préfectoral, Rouen, juin 2026 : https://info.fr/epr2-penly-retour-experience-inter-prefectoral-rouen-2026-06/
[9] CCI Business Nucléaire — Chantier EPR2 Penly : https://ccibusiness.fr/nucleaire/epr2-penly
[10] Le Journal des Entreprises — 97,8 M€ de retombées en cinq ans : https://www.lejournaldesentreprises.com/breve/en-cinq-ans-lep
r-de-penly-rapporte-978-millions-deuros-aux-entreprises-normandes-2135305
[11] AURH — SCoT du PETR Dieppe Pays Normand :
https://www.aurh.fr/planification-et-accompagnement/revision-du-scot-du-petr-dieppe-pays-normand
[12] Envies de Ville — Dieppe : ce que le chantier change pour le territoire :
https://www.enviesdeville.fr/penser-la-ville/dieppe-chantier-epr-penly/
[13] Le Journal des Entreprises — Penly : une période décisive s’engage :
https://www.lejournaldesentreprises.com/normandie/article/penly-une-periode-decisive-sengage-pour-le-chantier-de-lepr-87683




