La pyramide n'a plus le monopole
Il y a cinq mille ans, quelqu'un a eu une idée simple et redoutable : empiler des pierres en pointe, asseoir un seul homme tout en haut, et faire tenir en dessous, rang par rang, tout le reste de l'humanité. L'idée a si bien fonctionné qu'elle n'a plus jamais cessé. Et si le numérique, sans bruit, était en train de la défaire ?
De la pyramide à la toile
Petite archéologie d'une forme, et grand basculement d'un monde
Il y a cinq mille ans, quelqu'un a eu une idée simple et redoutable : empiler des pierres en pointe, asseoir un seul homme tout en haut, et faire tenir en dessous, rang par rang, tout le reste de l'humanité. L'idée a si bien fonctionné qu'elle n'a plus jamais cessé. Et si le numérique, sans bruit, était en train de la défaire ?
Ce que la pierre a mis en forme
Le mot pyramide vient du grec puramis, et les linguistes s'écharpent encore sur son origine : gâteau de blé pointu offert aux morts, disent les uns ; déformation du mot égyptien per-em-us, « ce qui s'élève », répondent les autres. Peu importe l'étymologie exacte : ce qui compte, c'est la forme qu'elle a fini par nommer. Une base large, un sommet étroit, et entre les deux tout le poids du monde qui redescend sur les épaules d'en bas.
Les Égyptiens n'ont pas seulement inventé un tombeau. Ils ont inventé un schéma de gouvernement qui allait traverser les millénaires presque intact : un seul dit aux plus nombreux ce qu'ils doivent faire. Pharaon au sommet, prêtres et scribes juste dessous, artisans et paysans à la base, portant sur leur dos, littéralement, les blocs de calcaire de la pyramide de celui qui les commande. La forme a survécu à l'Égypte : elle est devenue l'armée, l'Église, l'administration, l'entreprise du XXᵉ siècle avec son organigramme en pointe et son directeur tout en haut de la feuille. Les historiens du droit parlent, pour la décrire, d'un « modèle pyramidal » et ce n'est pas un hasard s'il leur faut aujourd'hui lui trouver un successeur.
Une seule voix pour toute une nation
Prenons l'exemple qui parle le plus, celui de l'information — parce que j'ai bien connu ce métier-là avant qu'il ne change de visage. Le 20 heures, longtemps, fut une pyramide en soi. Un plateau, une voix, un visage, et de l'autre côté, des millions de Français assis à la même heure devant le même poste, recevant la même hiérarchie de l'actualité, dans le même ordre, avec les mêmes silences. La presse quotidienne obéissait à la même architecture : un rédacteur en chef, un journaliste qui digère le réel, le synthétise, le met en forme, et le verse — imprimé, définitif, invérifiable dans l'instant — sur le papier du matin. Une bouche parlait. Le pays écoutait.
Je l'ai bien connue, cette presse-là, et je ne la regrette pas par nostalgie : je la regarde s'éteindre avec la curiosité de qui observe une forme historique arriver au bout de son cycle.
Le rendez-vous manqué
Le constat, aujourd'hui, est sans appel — et les chiffres, pour une fois, ne trichent pas. Seuls 22 % des 18-24 ans déclarent encore consulter régulièrement un journal télévisé traditionnel, soit 41 % de moins qu'en 2015
En France, l'audience des JT a reculé de 18 % chez les 15-34 ans entre 2020 et 2025.
Notre jeunesse n'a plus rendez-vous avec la télévision de son grand-père à 20 heures. Elle n'a d'ailleurs plus vraiment de rendez-vous du tout : l'information ne se cherche plus, elle surgit, entre deux vidéos, poussée par un algorithme plutôt que choisie par un lecteur
Ce qui a changé n'est pas seulement l'heure, ni l'écran. C'est l'architecture elle-même. La vérité ne descend plus d'en haut, elle circule. Elle se segmente en mille voix qui se répondent, se contredisent, se vérifient — ou pas — les unes les autres. Le fil bien construit, la vidéo qui fait deux millions de vues en une semaine: voilà la nouvelle pyramide, sauf que ce n'en est plus une. C'est un réseau. Personne, à son sommet, ne détient plus le monopole du récit.
Ah, la confiance
Et la confiance, dans tout cela ? J'écrivais récemment qu'elle n'est pas un supplément d'âme mais une infrastructure invisible — eh bien l'information vient d'en administrer la preuve grandeur nature. Elle a, elle aussi, changé de format. Hier, on faisait confiance à une institution, à une marque de presse, à un visage installé chaque soir dans le poste. Aujourd'hui, chez les jeunes publics, la confiance ne se porte plus sur la marque, mais sur l'individu : ils accordent désormais plus d'importance aux créateurs de contenu (51 %) qu'aux médias traditionnels (39 %). La fides, disais-je, se remet toujours à quelqu'un — mais ce quelqu'un n'est plus un sommet, c'est un pair, un nœud parmi d'autres nœuds du même tissu.
Petite Poucette avait déjà tout vu
Michel Serres, qui n'a jamais eu peur d'un mot nouveau, l'avait annoncé dès 2012 dans La Petite Poucette. Il y décrit une génération qui « communique avec tout le monde en réseaux innombrables », dont « ce tissu de voix s'accorde à celui de la Toile ». Et il ajoute, à propos des institutions qui s'accrochent encore à la forme pyramidale : « loin d'organiser, de manière pyramidale, la logistique sur les flux et la régulation de la complexité [...] elles laissent Petite Poucette contrôler en temps réel sa propre activité ». Jusqu'au vote, écrit-il, qui autrefois se déposait une fois, sur un bulletin étroit et secret : désormais, « la voix vote en permanence ».
Ce que Serres décrivait pour l'école, l'hôpital, l'entreprise, vaut trait pour trait pour l'information. Le sommet ne tient plus le monopole de la parole. La pyramide ne perd pas sa pierre ; elle perd sa raison d'être.
Ce qui ne se voit pas encore
Je ne dirai pas que la pyramide a disparu — ce serait aller plus vite que le réel. Les organigrammes, les ministères, les rédactions en chef existent toujours, et il restera longtemps des sommets qui commandent à des bases qui obéissent : le sociologue Manuel Castells le notait déjà à la fin du siècle dernier, la société en réseau n'efface pas d'un coup les hiérarchies verticales, elle leur dispute peu à peu le terrain. Mais le mouvement est engagé, et il est probablement irréversible. Ce que le numérique déplace, ce n'est pas seulement un outil ou un canal : c'est la forme même que nous donnons, depuis cinq mille ans, à l'autorité et à la vérité.
La pyramide disait : un seul en haut, tous les autres en dessous, et le silence comme preuve d'ordre. Le réseau dit autre chose, moins rassurant peut-être, mais plus vivant : personne au sommet, tout le monde relié, et le bruit — ce tohu-bohu de voix dont parlait Serres — comme preuve, non de désordre, mais de démocratie en formation.
Nous ne savons pas encore très bien vivre dans une toile plutôt que sous une pyramide. Il nous faudra du temps, des tâtonnements, sans doute quelques faux pas. Mais l'histoire ne recule jamais vers la pierre. Elle avance vers le fil.
Sur cette pensée, je pose la plume pour l'été. Rendez-vous à la rentrée, sur cette même toile, pour continuer, ensemble — cum, toujours — à penser différemment.
Note sur le mot
Réseau vient de l'ancien français reseul, diminutif du latin rete, le filet — celui du pêcheur, tissé de nœuds et de vides, où rien ne tient seul mais où tout se retient par ce qui l'entoure.
Pyramide, elle, descend du grec puramis, dont l'étymologie reste discutée : gâteau de blé offert aux morts pour certains, déformation de l'égyptien per-em-us, « ce qui s'élève », pour d'autres.
D'un côté, un tissu qui relie horizontalement ; de l'autre, une pierre qui s'élève verticalement. Le vocabulaire, décidément, avait déjà tout dit.
La Toile de Valéry — Pensez différemment
Références
1. Cf. « Des pyramides du pouvoir aux réseaux de savoirs », rapport d'information, Sénat, et « De la pyramide au réseau ? », Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 2000.
2. Reuters Institute Digital News Report 2025, données citées in Méta-media (France Télévisions), « Jeunes et information : les 7 chiffres qu'il faut retenir », avril 2026.
3. Médiamétrie, données citées in Carré d'Info, « L'info en 2026 : pourquoi les jeunes désertent les médias traditionnels ».
4. Reuters Institute, rapport « Young people and the news », 2026 ; Carré d'Info, art. cité.
5. Valéry Jimonet, « Et si tout partait de la confiance ? », La Toile de Valéry, 29 juin 2026 — lire l'article.
6. Méta-media (France Télévisions), art. cité, avril 2026.
7. Michel Serres, La Petite Poucette, Le Pommier, 2012, chapitre « Éloge des réseaux ».
8. Manuel Castells, La Société en réseaux — L'Ère de l'information, Fayard, 1998.




